ROMANS

La maison Trestler ou le 8e jour d’Amérique,
Éditions Québec/Amérique, 1984; B.Q. Montréal, 1995

Les nombreuses pièces de La maison Trestler

Quand La maison Trestler a paru, la critique a été enthousiaste. On pourrait même parler de coup de foudre, tant les louanges se sont multipliées. Alors que le public appréciait la belle histoire d’amour, la critique universitaire s’intéressait tout particulièrement à la dimension historique et à l’aspect novateur des structures narratives. Cette réception n’est guère surprenante, car La maison Trestler reste incontestablement l’œuvre la plus riche et la plus complexe de l’auteur. C’est justement cette complexité qui donne au récit non seulement sa force et son souffle, mais est également à la source de tout un réseau de significations. La maison Trestler est un roman qu’on peut lire et relire souvent, pour lui donner chaque fois une nouvelle dimension ou y trouver un thème demeuré jusque-là inaperçu. […]

 

L'histoire de la narratrice, innommée, constitue la première intrigue du roman. Elle se situe à l'époque contemporaine et raconte la vie d'une femme dans  la quarantaine: son enfance, ses difficultés amoureuses, son expérience de la maternité et son travail de romancière. […] La seconde intrigue est le récit imaginaire de la vie de la famille Trestler, en particulier celle de Catherine. Quelle belle histoire d'amour et de passion! Située à la fin du dix-huitième siècle et débordant sur le dix-neuvième siècle, elle raconte […] l'enfance malheureuse de Catherine qui a perdu sa mère à la naissance, l'expérience éprouvante d'un amour interdit par son père et les joies de la sexualité et de la maternité.

 

Ce bref résumé laisse deviner une structure narrative assez complexe. Le lecteur passe fréquemment, sans transition, du présent au passé, d'une voix narrative à une autre, et de la première intrigue à la seconde. […] Cette structure inscrit le roman dans une poétique postmoderne qui caractérise, par exemple, les œuvres d’Hubert Aquin, […] Michel Butor, Italo Calvino, Thomas Pynchon, John Bart et Vladimir Nabokov. […] La maison Trestler est certainement un des romans postmodernes les plus réussis de la littérature québécoise. Original et dense, il interroge avec puissance certains grands mythes par le biais même de ses structures.

[…] Toutes deux en quête d'identité, de bonheur et de liberté, les voix féminines du roman sont fréquemment des voix contestataires, et en cela bien postmodernes. […] À l'encontre des récits traditionnels, où la narration est généralement prise en charge par un sujet masculin - un il impersonnel et omniscient -, c'est un je féminin qui gouverne la fiction dans La maison Trestler. Un je intime et lucide, qui affirme de façon magistrale la présence et le désir de la femme. Un je postmoderne, si l'on veut, qui conteste la puissance hégémonique des grands récits.

La superposition des voix narratives entraîne un télescopage du temps et de l'espace. Le lecteur passe sans transition de l'époque contemporaine (celle de la narratrice) à une époque antérieure (celle de Catherine au début du dix-neuvième siècle). De même, il circule très librement du bungalow de la narratrice, situé en banlieue de Montréal, à la maison Trestler, habitée tantôt par Catherine et tantôt par les nouveaux propriétaires. Le récit mène aussi dans les lieux du rêve et de la mémoire, et les descriptions, souvent oniriques, font éclater les frontières du réel: «Dans la nuit, je rêve de Catherine. Je suis Catherine. Elle est le double inventant les mots insaisissables. Elle est la passeuse violant le silence des chambres fermées.» (p. 49) Récusant un mode de représentation unitaire, le roman remet en question la frontière entre le rationnel et l'irrationnel, le présent et le passé.

L'originalité de La maison Trestler vient en grande partie de son exploration de l’Histoire que le roman met en scène en racontant des événements présents et passés. C'est le récit fait par la narratrice, avec verve et humour, de la visite de Monsieur B (en qui on aura reconnu le Premier ministre français Raymond Barre) à la maison Trestler en 1978; ce sont, par exemple les anecdotes relatives à l’invasion du Bas-Canada, en 1775, par les troupes de Montgomery. Cette juxtaposition temporelle met en évidence l’aspect polémique d'un roman qui soulève périodiquement la question de l'identité québécoise. “La visite de Monsieur B ne changerait rien. Nous resterions les missionnaires de la francophonie. Opiniâtres dans notre refus des week-end, shopping et parking du pays-mère qui souhaitait parler anglais.”(p. 66). […]

À l'instar de la grande maison dont il porte le nom, ce très beau roman offre donc des espaces multiples ouverts à des significations diverses. Des espaces vastes et profonds, tels les questionnements féminin et historique, qui donnent à réfléchir par leur visée contestataire; d'autres qui invitent à la rêverie et à la jouissance en mélangeant les faits, les sensations et les souvenirs; et d'autres encore, sans doute les plus séduisants, qui parlent du désir et de l'amour.                                                     

Janet M. Paterson, Université de Toronto,
Préface de La maison Trestler

 

L'Été de l'ile de Grâce,
Québec-Amérique, 1993; L’Hexagone, “Typo”, 2002.

Québec au temps du choléra

Il est question ici de l’Amérique et de savoir où se trouve ce continent mythique. Pour la romancière, l’Amérique est partout et nulle part; ou plutôt
, elle est là où on prend racine pour y vivre, aimer et mourir.
                                                                                                                                                                                                     Réginald Martel, La Presse, 27 juin 1993.

http://madeleine-ouellette-michalska.ca/ete-ile-de-grace.JPGÀ une trentaine de milles de Québec se déploie Montmagny, un paisible coin d'arrière-pays que vient égayer un chapelet d'îles dont la plus connue est Grosse-Île. On l'avait jadis appelée «île de Grâce”, mais il y a fort à parier qu'elle s'inscrira dans l'Histoire sous le nom prosaïque d'Île de la Quarantaine. Car c'est par ici qu'ont transité, pendant les grandes épidémies du siècle dernier, des milliers d'immigrants venus d'Europe. Ils cherchaient une Terre Promise, l'Amérique. […]

C'est ce moment encore peu exploré de l'Histoire du Québec que reconstitue le dernier roman de M. Ouellette-Michalska. À l’été de 1847, les grands navires pressés d'accoster à Québec, alors sous domination anglaise, sont immobilisés à Grosse-Île. À leur bord, des centaines d'Irlandais malades du choléra, des morts aussi. La tâche colossale de les soigner échoit à une poignée de médecins dont le Dr James Milroy, qui vient d'être nommé directeur du lazaret.

On pourrait sans doute voir dans L'été de l'île de Grâce, à la fois un roman historique et une métaphore, l'épidémie de choléra du siècle dernier évoquant le sida de ces années-ci. S’il fallait définir un thème cher à l’auteure de L'amour de la carte postale et de La maison Trestler - auquel cet Été de l'ile de Grâce renvoie substantiellement -, ce serait l’illustration et la critique du mythe de l’Amérique considérée comme lieu de tous les possibles et de tous les recommencements.

Le sixième roman de Madeleine Ouellette-Michalska contient donc sa part de dénonciation, bien que le style ne soit nullement pamphlétaire. Pour ce récit de mort et de souffrance, elle a au contraire conservé son écriture lumineuse parfois traversée de belles fulgurances. Ainsi: “Derrière la vitre s’étendait l’île sans passé ni avenir qui ne retenait du passage du temps que son odeur, une odeur de pourriture humaine que l'humidité décuplait.”

L'écriture semble prendre son envol et recrée, en même temps qu'un univers de douleur et le misère, une ville de Québec plus vraie que nature. Grosse-Île et Québec forment dès lors deux lieux antithétiques, le premier étant un mouroir où sont confinés d’humbles immigrants […], la seconde étant donnée comme une ville ouverte sur le monde - mais aussi hantée par la peur de l'épidémie – dans laquelle évoluent élites et dignitaires. […]

L'été de l'île de Grâce est un très beau roman impressionniste […].

Francine Bordeleau, Le Devoir, 20 juin 1993.


La Passagère
Montréal, Québec/Amérique, 1997

Capter les traces de ce qui fuit.
La mémoire corporelle est une mémoire illimitée, incertaine, énigmatique,
toute l’œuvre de Madeleine Ouellette-Michalska nous le rappelle.

           Gérald Gaudet, Préface du Plat de lentilles.

http://madeleine-ouellette-michalska.ca/passagere.gif“Nous n’habitons le monde qu’en passant. Peu importe que ce soit toujours le même amour que l’on aime et le même lieu que l’on cherche. Je veux rester la passagère du temps qui fuit, la passagère du monde en marche. Je veux rester la passagère de l’amour qui passe en laissant des traces que je m’empresse de saisir.”
 C’est sur ces paroles que Laurence, narratrice de La passagère, termine son récit. Ce remarquable roman de Madeleine Ouellette-Michalska est l’histoire d’un amour, mais aussi d’une douleur passée que le présent rattrape. C’est également, à travers la narration des voyages de Laurence au bout du monde, et au bout d’elle-même, celle de la quête de l’impossible rêve, de la passion sans fin.
         M. Michalska nous fait partager l’intimité d’une femme de quarante ans, journaliste globe-trotter [qui se voit confrontée] à certaines des grandes contradictions de la planète. Laurence, femme de raison aussi bien qu’être de passion, se définit d’ailleurs ainsi: “Je suis pigiste, libre comme l’air, sauf les jours où trop de mémoire m’encombre. Une fois l’essentiel assuré: l’appartement, le téléphone, les repas, je suis la reine du temps perdu et du temps retrouvé. Je vis sans rendre de compte à personne.”
       Après avoir quitté David, elle rencontre Karl au cours d’un voyage professionnel [en Allemagne] qu’elle effectue également pour oublier son ancien compagnon [victime du nazisme pendant la dernière guerre]. L’étincelle de l’amour se produit “malgré le noir broyé ces derniers mois, malgré les insomnies fréquentes laissant croire que la fatigue s’installait, que plus personne ne m’aimerait.”
      Mais Laurence et Karl ont leurs occupations, et un océan les sépare. Ainsi Laurence partira-t-elle vers une autre destination, qui l’amènera à traverser le désert états-unien et à parcourir les grands canyons. Elle y apprendra que l’éloignement est une rupture avec “ces petits riens de la vie quotidienne qui fortifient ou contrarient les tendresses partagées”,  que le corps amoureux, comme tout autre corps, se nourrit d’habitudes”.
     Il y aura d’autres rencontres entre Laurence et Karl. Puis d’autres voyages dont celui dans la défunte URSS, où la narratrice renouera avec les grands personnages de la littérature russe. C’est d’ailleurs là qu’elle semble en proie à un spleen amoureux qui lui fera dire: “Apprendrai-je un jour qu’il faut toujours, d’une certaine manière, faire le deuil d’un amour, peu importe qu’il cesse ou qu’il dure? Et qu’il vaut mieux renoncer au désir de lier l’autre à soi irrévocablement, de le posséder jusqu’à ce qu’il ait pour  unique projet de s’adapter à nos limites, et de s’en satisfaire?”
    Même si l’histoire entre Laurence et Karl se termine [lors de vacances] à Miami, les réflexions de la narratrice sur les relations humaines, plus particulièrement sur les rapports amoureux, se poursuivent jusqu’à la toute fin.
     La Passagère m’apparaît comme une œuvre de grande maturité. Il faut avoir beaucoup fréquenté l’âme humaine pour si bien en décrire les ressorts les plus intimes. C’est sans parler de l’art d’écrire de l’auteur, car rarement a-t-on le bonheur de lire un récit où l’harmonie de la matière et de la manière touche la perfection.

Jean-François Crépeau,
Le Canada français, 26 novembre, 1997.
 


La fête du désir
Montréal, Québec/Amérique, 1989

Fête du désir et de l’écriture

Dans son roman qui porte le beau titre de La Fête du désir, Madeleine Ouellette-Michalska nous offre un récit dans lequel écriture et désir se confondent. Le roman se développe à deux niveaux. Un écrivain surnommé G. propose à la narratrice, qui est peintre, de conjuguer jeu et écriture en rédigeant, chacun de son côté, un texte qu'ils échangeront le moment venu: «Cela s'intitulera La Fête du désir, et le mot nuit devra figurer dans les premières lignes du récit». (p. 17)  […]

Le récit dans le récit

Ces pages, nées d'un jeu, livrent un récit dans le récit. Car c'est d’abord l'histoire d'une rencontre dans laquelle la narratrice a tout risqué en faveur d'un amour né d'un premier regard. Elle a connu celui nommé l'amant et lui a ouvert sa porte, lasse d'une solitude trop grande. Puis succède une prise de pouvoir par celui-ci: «II parlait de moi comme d'une forme inachevée qu'il aurait eu pour mission de parfaire.» (p. 21). Elle se prête d'ailleurs volontiers à cette autorité qu'elle veut confondre avec l'amour.

La soif de communication des deux amants rencontre vite des obstacles car, dans le lit qu'ils partagent avec une passion grandissante, ils découvrent qu'ils ne sont pas deux, mais six, cernés par les deux couples symboliques que forment leurs parents respectifs. S'exprime alors la tentative d'exorciser l'échec amoureux de leurs parents, de «forcer [leurs] géniteurs à partager la fête du désir refusée lors de [leur] enfantement» (p. 27). Ils choisissent ainsi d'avancer «vers l'origine, vers sa fascinante et terrifiante grandeur».

Les servitudes du désir

Habitant à deux cents kilomètres de sa compagne, l'amant utilise le téléphone et les leurres pour meubler ses absences, et la narratrice découvre ainsi la servitude du désir qui réveille en elle des conduites d'échec. C'est par le mot ”rupture" apparu dans une des lettres de l'amant que la fêlure se révèle […]. La fin du récit, né d'un jeu partagé, ramène les deux complices du pari initial. G. invite la narratrice à un banquet champêtre auquel elle ne participe que de loin, tandis qu'il tombe amoureux d'une nouvelle venue et annonce qu'il partira en voyage avec elle. Le couple formé par le projet d'écriture se défait donc en même temps que le couple imaginé. […] Comme des pas sur le sable, les deux intrigues superposées s'effacent, tandis que la narratrice confie à G. un cahier vierge à remplir en voyage. Ainsi l'amour et l'écriture trouveront de nouvelles voies qui se prolongeront au-delà de l’instant présent.

Un parcours symbolique

[…] La prose poétique de Ouellette-Michalska réconcilie avec aisance les mots les plus quotidiens et les termes les plus recherchés. Au souci et à la passion de nommer, s'ajoute un beau sens du rythme qui anime son style. Célébration de la forme, ce roman m'apparaît comme la fête de l’écriture.

Gabrielle Pascal, Lettres québécoises No 57, printemps1990.

 

                                                                                                           La Parlante d'outre-mer
                                                                                                       Montréal - 2012 - Éditions XYZ

 La Parlante d’outre-mer fait la part belle aux mots «gorgés de saveurs et de savoirs» en convoquant la puissance incantatoire du langage pour trouver une manière neuve d’exprimer le désir féminin, la détresse psychologique, le rêve et le mystère de l’amour.
                                                                                                                                                                            Suzanne Giguère, Le Devoir, 12 mai 2012

Madeleine Ouellette-Michalska offre un roman qui ébranle les conceptions du langage, de la vieillesse, de la liberté, de soi. Elle dépeint avec justesse le désemparement de vieillir lorsqu’on ne s’est jamais attardé à vivre.
                                                                                                                                                                            Daphné Lemelin, Le Droit, 19 mai 2012

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Édith enseigne la philologie à l’Université de Montréal. Diplômée de la Sorbonne, elle a professé quelque temps dans un lycée à Rouen avant de venir s’établir à Montréal. 

Elle a mis, comme elle le dit, un océan entre elle et les siens. Mais ce pays qu’elle habite, elle ne le connaît pas. N’a-t-elle pas attendu deux ans avant d’aller visiter la ville de Québec? Ce territoire n’est pas le sien, et elle le fait bien sentir à ses étudiants. À Christian, tout particulièrement avec qui elle a une relation ambugüe. Son royaume, c’est le Moyen Âge et l’ancien français. Elle loge dans une vieille langue.

Édith est seule et attend que les journées passent. Le seul moment où elle se sent revivre, c’est quand Étienne, un linguiste renommé, vient à Montréal. Il la poursuit de ses avances, mais elle a peur d’aller de l’avant. « La folie amoureuse, le grand amour qui bouleverse tout » l’effraient. C’est néanmoins avec cet homme qu’elle apprendra à aimer et à vieillir avec sérénité.