ESSAIS

Autofiction et dévoilement de soi

Montréal, XYZ, Coll. « Documents », 2007.

L’auteur remarque justement que les femmes sont nombreuses à pratiquer l’autofiction, car “d’avoir occupé si longtemps la position inconfortable et ambiguë de l’entre-deux nature/culture a incité la femme à développer les feintes du non-dit, du dit sans en avoir l’air, du mi-vrai, mi-faux”.

Arnaud Genon, ACTA, Recherche en littérature, 2009

Se mettre à nu

Bien qu'elle ait existé sous différentes formes bien avant le XXe siècle, l'écriture au je a littéralement envahi la Littérature des dernières décennies, comme le souligne Madeleine Ouellette-Michalska dans son essai Autofiction et dévoilement de soi. Entre la vérité et le mensonge, entre l'ordre privé et l'ordre public, entre la réalité et la fable, le je se glisse, inventant une subjectivité tendre, indiscrète, narcissique, grossière parfois, abolissant la neutralité et la distance de la troisième personne soi-disant objective. […]

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 Moi, je me raconte ma propre histoire.

En réalité, peu importe si la popularité de l'autofiction révèle une tendance narcissique ou un désir de penser l'autre à partir de soi. C'est bien plus à ce que l'autofiction signifie, et comment elle se manifeste dans la littérature dite intimiste, que l'essai de Madeleine Ouellette-Michalska nous invite à réfléchir. On reconnaît dans ce livre la rigueur de l'analyse, le sens critique et la pensée de l'auteure de L'Échappée des  discours de l'Oeil, ouvrage qui a grandement marqué la culture féministe des années 1980 et 1990. […]

Autofiction : le soi réel et fictif

Ouellette-Michalska donne tout au long de son livre des définitions possibles de l'autofiction revues et corrigées à la lecture des œuvres, et à la comparaison du mode autofictif avec d'autres genres qui suivent des codes similaires de l'écriture du moi, soit l'autobiographie, le témoignage, la lettre […]. Sans tomber dans le verbiage théorique, le recours à la théorie (Lejeune, Barthes, Derrida, Foucault, Coronna, etc.) permet à Madeleine Ouellette-Michalska d'aborder la problématique à partir d'un multiple questionnement de l'autofiction, et des différentes traces ou inscriptions génériques de cette écriture. S'il existe beaucoup de questions dans cette étude, c'est que l'autofiction elle-même interroge la tradition littéraire.

 

Opposée à la froideur formaliste et à ses intimidations théoriques, l’autofiction emprunte aux écritures personnelles le caractère intime de la voix, son rythme incandescent ou répétitif. Dégagée de règles et de frontières précises, elle abolit le clivage entre les genres, l’abstraction érigée en dogme, les interdits posés sur le personnage et la narration.
Ni tout à fait récit, ni tout à fait roman, l’autofiction échappe à la fixité des règles et aux indentifications prescrites. (p. 83)

 

 

[…] Dans sa manière de se référer à ce qu'elle nomme une «incertaine autofiction », Madeleine Ouellette-Michalska insiste sur le fait que les frontières entre le vrai et le faux, la réalité et la fiction, sont beaucoup plus floues et ambiguës qu'il n'y paraît de prime abord. «L'autofiction est un genre hybride» (p. 71), ajoute-t-elle avec acuité, qui «s'insère dans une époque de suspension de la croyance historique. C'est une sorte d'arrêt sur image, le temps que les tramways de l'Histoire repartent comme autrefois, ou autrement. » (p. 72)

 

Or, fiction ou autobiographie, le doute subsiste. Mais doit-il vraiment se résorber? Ces réflexions sur l'autofiction et sur l'écriture du je sont ponctuées de lectures de romans autobiographiques (Sartre, Annie Emaux, Nelly Arcan), d'analyses de «machines désirantes» selon Deleuze (Marguerite Duras, Hector Bianciotti, Ying Chen, Catherine Millet), et finalement d'un examen de lettres amoureuses (Marie José Thériault, Héloïse et Abélard, la religieuse portugaise, les trois Maria).

 

Érotisme au féminin  

 

[…] Parallèlement, les femmes, longtemps tenues dans le silence, y trouvent un terrain privilégié. Dans le chapitre intitulé «Des femmes à l'avant-scène de l'autofiction», l'auteure s'engage sur la piste de l'érotisme au féminin, évoquant des textes de femmes où le corps fait irruption, un corps démystifié mais célébré, qui s'impose dorénavant au même titre que la voix. Par extension, Ouellette-Michalska débouche sur l'écriture tégumentaire dans laquelle jouissance, blessures, violences forment la trame du récit. «La fabulation de soi tient au corps, écrit-elle. Chair et peau se dénudent jusque dans leurs replis les plus intimes.» (p. 97) On atteint ici le point culminant où le je ne se déshabille plus métaphoriquement, mais se complaît dans une certaine rhétorique de l'horreur.

 

Pour ces lectures et ce retour sur l'autofiction, pour la synthèse et l'intelligence du propos, il faut lire Auto fiction et dévoilement de soi de Madeleine Ouellette-Michalska.

 

Claudine Potvin, Lettres québécoises, No. 128, Hiver 2007

 

 

 L’échappée des discours de l’œil

 Nouvelle Optique,1981; L’Hexagone, «Typo», 1990

                                              

 [...] déconstruction de la "théorie occidentale" et de ses modèles-fétiches d'appropriation, de réglage, de découpage (de la différence).

        C'est à l'ensemble de l'anthropologie culturelle que travaille L'Échappée des discours de l'œil.               

       L. Maillot, "Littérature nouvelle du Québec”, Europe, mars 1990.

 

Un grand essai ironique, subversif, troublant,

de Madeleine Ouellette-Michalska

 

    Je l'affirme sans ambages: depuis Les Deux Royaumes de Pierre Vadeboncoeur, paru en 1978, je n'ai pas lu d'essai aussi fort ni aussi écrit que L'Échappée des discours de l'œil. Mais ces deux œuvres ne se comparent pas uniquement sous le rapport de la qualité de la pensée et de l'écriture: elles me paraissent, au fond, faire écho à une même angoisse face à une crise de civilisation.

 

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          […] Ce qui, à mes yeux, confère à cet essai son mordant, sa force de persuasion, c'est que, loin de tenir le raide discours de vérité qu'on attendrait nécessairement marqué, comme tout système, au coin de l'étroitesse d'esprit, il se signale, tout au contraire, par une belle et impressionnante ampleur de vue. L'auteur, en effet, […] s'est imposé la tâche d'interroger l'histoire, l'anthropologie, la sociologie, la philosophie, la psychanalyse, l'art, la littérature. Tant d'érudition, pourtant, ne vise qu'à assurer à son analyse des assises réelles, car la véritable visée de cet écrit est bien celle de l'essai: l'interpellation de ce donné brut (et souvent brutal) sur un certain ton, celui de l'ironie qui charge les énoncés de connotations inédites, entraînant la subversion du sens.   […]

 

La pensée occidentale s'est édifiée sur la négation du corps et l'exclusion de celle qui en incarnait une présence trop sensible, mais la nostalgie de l'origine persiste et la hantise matricielle obsède les esprits. (p.149)


          C'est une scission fondamentale entre la nature et la culture, entre le corps et la pensée qui s'inaugure ainsi, et que consacrera la «naissance de la philosophie » ou du discours de l'Oeil, « organe de reproduction du savoir et du pouvoir» (p. 60). L'idéologie dominante réservera cette «reproduction» culturelle à l'homme, les femmes étant «affectées à la séduction et à la reproduction des corps» (p. 131). Si le devoir de la femme est d'enfanter selon la chair, et conformément aux règles sociales et religieuses édictées par l'Oeil du Maître, c'est à l'homme qu'il incombe d'engendrer selon l'esprit. Coupé du corps ainsi mis à la raison, le Verbe du Penseur tendra effectivement à devenir rationnel, systématique, et, sur cette lancée, fanatique et violent. Livré à lui-même, le masculin se caractérise, en effet, par son appétit de pouvoir, par sa volonté de conquérir l'espace [et d’effectuer] la mainmise sur le corps de la femme dont il voudra cadastrer l'espace génital.

         

          Les pièces à conviction ne manquent pas, depuis la ceinture de chasteté jusqu'à la clitoridectomie en passant par l’horreur de l'infibulation, et l'auteure s'est richement documentée. Le discours de l'Oeil ou de la rationalisation masculine gagnera progressivement toute l'expression humaine: un chapitre étudie l'évolution de l'inscription de la pensée, opération très concrète - à l'origine, très liée au corps - devenue de plus en plus abstraite avec l'apparition de l'écriture où les signes n'ont plus qu'un lien arbitraire avec le réel. Les temps sont mûrs pour l'intervention de la psychanalyse: Freud érige le pénis au centre de toute vie psychique en attendant que la préciosité scolastique de Lacan consacre le culte de Phallus, signifiant Maître. Que fait la Mère pendant ce temps? Elle fait des petits, elle fait le ménage, et attend le Chef qui, lui, fait la loi et veille à sa stricte observance, quitte à devoir la contourner au bordel, au cinéma porno ou chez la stripteaseuse pour ventiler les instincts libidineux du corps refoulé.

         

           Madeleine Ouellette-Michalska complète cet éclairage multidisciplinaire de la condition féminine par un survol de la perception du féminin dans la littérature, depuis l'époque des troubadours jusqu'à la littérarité du « 21e siècle ».   […]

 

L'échec du rapport à la Nature engendre l'échec historique dont il est à la fois cause et produit. L'Histoire est le récit de la violence opérationnelle de l'homme sur la nature et ses habitants. La littérature en est l'illustration symbolique. Les conventions littéraires évoluent, les modes de vie changent, les empires se construisent et s'écroulent, mais le ventre féminin reste l'alibi du mythe prométhéen des conquérants d'espace. Le théâtre, la poésie et le roman occidentaux ont toujours répété le même drame: la séparation du corps et de l'esprit, la fossilisation de la Mère et la traduction de cette perte dans des discours substitutifs et récupérateurs. (pp. 264-265)

 

          Pour finir, l'auteur essaie, à travers de nombreux et suggestifs exemples, de dessiner les traits caractéristiques, encore en devenir, de cette écriture au féminin qui tend à ramener «le corps sous la langue». Cette volonté nouvelle d'une expression féminine autonome est un signe des temps: elle révèle l'urgence (et l'espoir) d'une civilisation renouvelée, issue d'une humanité enfin intégrale, pleinement homme et femme. Cette aube exaltante, le Prologue (de la fin) l'annonce poétiquement, avec la force d'attraction d'une belle utopie:

         

                            L'homme du discours est mort. L'Oeil est mort. Mais l'être de chair est vivant. […] L'homme rit.
                                        Il se sent bien. Ne cherchant plus en moi la vierge, la mère ou la putain, il ne craint pas de voir
                                        surgir le Père terrible et tout-puissant. La terre nous enseigne le corps à corps des langues et des fibres.
                                        L'amour recommence le monde à deux. (p. 315)

 

          Projet ambitieux que celui de situer le problème de la condition féminine dans sa juste perspective historique et idéologique, et, à cet égard, ce livre offre sûrement une impressionnante synthèse. Mais ce qui en fait proprement un essai, c'est la prise en charge littéraire, l'appropriation personnelle et l'originale mise en texte de ces analyses […], une déconstruction malicieuse de la pensée et du langage reçus, laquelle produit souvent une étrange poésie ironique. […]

         

 Robert Vigneault, Lettres québécoises, no 25, printemps 1982



 

L’amour de la carte postale : impérialisme culturel et différence

Montréal., Québec/Amérique, 1987

 

        À l’impérialisme de la langue et de la pensée qui radicalise la différence pour en faire une curiosité touristique, une évasion sublime ou une commodité pratique, l’auteure préfère l’idée de convergence et de partage. Devient alors possible l’accueil de particularismes culturels échappant à l’emprise de la carte postale.
                                                                                                                                                                          Robert Giroux, Moebius, no 33, été 1987.

Qui a peur des grandes questions?

   

         L'argument du livre peut se résumer à peu près ainsi: la carte postale est le symbole de la différence telle que conceptualisée en Occident. Cette différence est un effet idéologique des rapports de pouvoir […]. C'est le centre qui définit la périphérie. C'est ainsi que la langue et la littérature des cultures périphériques sont définies par rapport à la supériorité axiologique du centre. Si la littérature est un lieu d'expression de l'altérité, elle est aussi un produit qui circule dans un monde régi par les normes du centre.

 

         Après avoir exposé les fondements philosophiques de son enquête dans les chapitres d'introduction, l'auteure analyse trois espaces de la différence: le monde amérindien vu par les littératures française et québécoise, la littérature québécoise vue par la littérature française, la littérature des femmes telle que jugée par l'institution littéraire. L'objet principal de l'analyse est donc la littérature en tant qu'espace de la différence ethnographique, géographique et sexuelle.[...]

 

         Si le sujet peut sembler vaste (il l’est), les liens entre ses divers éléments, en apparence disparates, sont faits avec beaucoup de finesse. Le coeur du propos - du point de vue de l'argumentation - est le rapport entre les petites cultures et les [cultures dominantes]. Les autres éléments viennent se greffer à cette préoccupation centrale. Porté par une indignation toute justifiée, l'essai voudrait rejoindre les fondements de cette différence, en mettant au jour les présupposés idéologiques de tout discours de la supériorité.

 

            Ce livre est le résultat d’un travail considérable de réflexion et de recherche. […]

 

Sherry Simon, Spirale, septembre 1987. p. 9

 

 

Imaginaire sans frontières

XYZ éditeur, Montréal, 2010

 

                                                                                                             

                                                                                                                                             Le récent essai de Madeleine Ouellette-Michalska, Imaginaire sans frontières, nous saisit
                                                                                                                                             dès les premières lignes.  On reconnaît d’emblée cette auteure pour qui intelligence et sensualité,
                                                                                                                                              loin d’être antinomiques, servent le propos choisi.

                                                                                                                                                                                                                                                                           Manon Dumais, Mouvances, ca, mai 2010.

 

L’extravagance de Madeleine Ouellette-Michalska

 

 

L’essayiste a interrogé, cerné puis projeté hors de soi la quête identitaire et l’engagement culturel des écrivains dans La tentation autobiographique (1987) et
Autofiction et dévoilement de soi (2007) avant de livrer ce troisième volet, Imaginaire sans frontières, où le retour à soi s’élargit dans un espace géographique arpenté de
longue date.

 

Liberté d’être soi, tels se disent, texte à l’appui, les gains de la génération lyrique dont Ouellette-Michalska n’est pas la moindre voix. […]

 

Voyagera-t-on toujours demain, alors que «l’humanisme des sociétés pluralistes» est à notre porte? Ouellette-Michalska fait partie de ceux qui auront travaillé à permettre «la coexistence plurielle
des sociétés futures
», but ultime de ce voyage existentiel.  Elle sait de longue date – comme dans La femme de sable, écrit en Algérie en 1971 – combien les libertés conquises ont aussi leur part de rectitude et de contrecoups, engendrant des formes terrifiantes de répression.  Les victimes de ce que nous, Occidentaux, appelons le manquement aux droits fondamentaux sont innombrables, et l’essayiste en convoque de fameuses dans le chapitre «L’énigme des femmes voilées».

 

Le parcours est étendu. De Grosse-Île (Québec) à Chester (Irlande). À Taos Pueblo (Nouveau-Mexique). À Saint-Malo (France). À Aachen (Allemagne). À Belgrade (Serbie). À Tanger (Maroc). À Constantine (Tunisie). À Tichit (Mauritanie). Partout, des reines de la nuit, des amants, des livres, et une attente jamais comblée.

 

[…] L’identité compréhensive s’y parachève à son aise, féminine, souple, infatigable, narrative, québécoise et universelle, alerte et inventive.  L’ouvrage finit comme il a débuté, sur une multitude
de sensations qui donne au corps ce langage propre aux qualités de la présence et de l’élévation.  La tentation du silence, de la naissance à la disparition, fait un paysage reconnu au cœur du désert.

 

[…] Du plein, le vide; du vide, le plein; et du mutisme.  Un livre de tolérance et de beauté.

 

                                                                                                                                                                                            Guylaine Massoutre, Spirale no 238, automne 2011.