Pour inventer l'avenir

L’apprentissage.

XYZ éditeur, Montréal, 2007

        

Photo: Monique Reeves

 

         Madeleine Ouellette-Michalska m'a fait voir, avec Marie-Claire Blais, la littérature du Québec d'un autre œil. La maison Trestler ou le 8e jour d'Amérique, paru en 1984, et L'été de l’Île de Grâce(1993) évoquent de beaux moments de lecture. Il y a eu aussi L'échappée des discours de l'Œil en 1981, et L'amour de la carte postale, (1987). Il est rare qu'un écrivain s'aventure avec autant de bonheur que Madeleine Ouellette-Michalska dans la poésie, le roman et l’essai.

 

         L'apprentissage, son dernier roman, renoue avec une écriture qui berce comme une sonate de Debussy. L'écrivaine travaille à la manière d'un verrier qui prend la peine de scruter chaque pièce de verre pour en étudier les reflets et les transparences.

 

«Une fillette fixe la route où les touristes commencent à défiler. De grosses voituras tirent des roulottes dont la puissance d'attraction distille l'attrait de la richesse et de la liberté. Dans son regard, les véhicules étrangers tracent la voie d'un monde différent. Un monde en mouvement dont la fascination la plonge dans une sorte d'exaltation fiévreuse qui ressemble à du bonheur.» (p. 13)

 

La vie est ailleurs

 

         C'est l'été, les parents débarquent des États-Unis et exhibent de beaux habits, des robes élégantes et fleuries. Le quotidien un peu terne s'efface. C'est la fête pour l’enfant qui prend conscience que «l'ici peut être ailleurs», qu’il y a de l'espoir pour une vie différente. Elle écoute, n'ose formuler ses rêves dans les interdits de son milieu, l’enfermement de l'hiver qui fait oublier les espérances de juillet.

 

         La jeune fille voit plus tard le temps filer. Les cousins ne sont plus les mêmes, et certains effleurements ne savent mentir. Le monde s'ouvre avec ses rires, ses pièges, ses peurs et ses hésitations. L'avenir semble aller droit comme la clôture qui divise les champs menant au fleuve.

 

 «L'adolescente rabat le papier de soie sur la robe de baptême à peine jaunie qui retourne dans la boîte moirée, Elle retape ensuite rapidement la layette de coton ouaté avant de replacer les brassières, les chaussons et les barboteuses d'où s'échappe un parfum acre. Puis elle ferme d'un coup de genou le tiroir coincé par l'humidité. Elle veut l'amour, mais pas d'enfants, du moins pas tout de suite. Les femmes enceintes et joufflues, gorgées de semence, de nourriture, ne lui font pas envie. Elle leur préfère les jeunes filles libres et audacieuses des magazines de mode, celles-là ne s'engouffreront pas trop vite dans la tranquille béatitude du mariage. Et puis, rien ne presse. Devenir mère, sans avoir été femme lui paraît une abomination.» (p. 45)

 

         L'amour viendra, puis les enfants, et un premier livre longtemps souhaité. Un autre viendra visiter la mémoire et l'enfance, nourrir un univers qu'il faut sans cesse réinventer.

 

Photographies

 

         Madeleine Ouellette-Michalska évoque la vie de famille du Bas-du-Fleuve, la migration de la campagne vers la ville, l'amour et tous les enfermements qu'il faut encore briser pour faire de la place au «je». Tout un pan de l'histoire des femmes du Québec se profile dans cet apprentissage de la liberté et de l'affirmation.

 

 «Un collègue lui dira un jour que son œuvre a parfois l'apparence d'une mise à table, réelle dans certains cas, où tente de se dire la parole manquante. Elle s'en étonnera. Elle croit plutôt qu'elle commence à écrire. Elle croit qu'il lui faudra des années pour accomplir tout ce qu'elle veut faire. » (p. 134)

 

          [Dans ce livre,] le lecteur a souvent l'impression de se pencher sur un album de photographies où des disparus l'interpellent. [Il croit également voir ] des enfants vite devenus des vieillards aux regards effarouchés.

 

         Ce roman, qui tient de la quête, de la réflexion et de la méditation, permet de comprendre pourquoi des écrivains passent une vie à revisiter des souvenirs et à les réinventer. Pourquoi ils scrutent leur enfance, la transforment et l'embellissent afin de la garder bien au chaud dans la mémoire collective et individuelle. L'œuvre de Michel Tremblay et de beaucoup d'autres peuvent en témoigner. La vie […] n'est possible qu'avec le passé qui moule le futur. Sans ces racines, les sociétés ne peuvent survivre et s'épanouir.

Yvon Paré, Le quotidien, 4/1/07